AMER BéTON
鉄コン筋クリート, Tekkon kinkurīto - Japon - 1993/1994
Image de « Amer Béton »
Dessinateur : Taiyou Matsumoto
Scenariste : Taiyou Matsumoto
Nombre de pages : 621 pages
Distributeur : Tonkam
Bande dessinnée : note
Jaquette de « Amer Béton »
portoflio
LE PITCH
Entre violence, pauvreté et corruption, Noiro et Blanko sont deux orphelins qui survivent dans les rues de Takara. Un nouveau gang qui tente de faire main basse sur la ville va mettre leur amitié à dure épreuve….
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graine de violence

Après une première parution de l'intégrale parue en 2007, Delcourt et Tonkam rééditent Amer Béton en ce début d'année 2019. Sur le papier, rien ne change. Mais, pour les retardataires, c'est l'occasion ou jamais de découvrir le chef d'œuvre intemporel et atypique de Taiyou Matsumoto.

Petite anecdote (pas si) innocente : l'intégrale de 2007 citée un peu plus haut fut éditée pour accompagner la sortie dans les salles françaises de l'adaptation animée de Michael Arias produite par le studio 4°c. A l'époque, la manœuvre était évidente : il s'agissait de booster les ventes du manga en capitalisant sur le succès du long-métrage et sa très bonne réception critique. Le problème, c'est que l'œuvre originale finit par passer au second plan, « simple » valeur ajoutée d'une production internationale plutôt luxueuse. Douze ans plus tard, l'heure est venue de revenir à la source.
Et ce qui frappe, dès la première page, c'est le trait ô combien inhabituel et déformé de Taiyou Matsumoto, son découpage kaléidoscopique de l'action et son refus d'une narration traditionnelle. Il n'expose son décor et l'un de ses héros (Noiro) que par petites touches succinctes, sans même amorcer un début d'intrigue. Matsumoto place l'environnement et ses protagonistes sur un pied d'égalité, affirmant d'emblée leur complémentarité, et fait vivre le tout par un rythme soutenu, presque frénétique, et un sens aiguisé du détail. C'est un mélange d'expressionisme, de poésie lunaire et naïve et de réalisme douloureux se jouant sur une partition punk et abrasive. Fan de Moebius, Taiyou Matsumoto cuisine une tambouille improbable avec la folie et l'excentricité d'un sale gosse et réussit là où ne l'attend pas. Il n'est pas chose aisé de digérer une telle explosion de saveurs lors d'une première mise en bouche mais, pour peu que l'on s'accroche, le palais s'affine et la conclusion est sans appel : Amer Béton opère une fusion parfaite entre la bd européenne et le manga.

 

les enfants perdus


Etourdissant sur la forme, foisonnant sur le fond. Amer Béton n'est pas seulement un exercice de style périlleux, c'est aussi une œuvre qui tente de transformer une chronique sociale héritée du Néo-réalisme italien et de la Nouvelle Vague française en un pur morceau de mythologie pan-asiatique. Outre qu'il s'agisse d'une ode à la marginalité, doublé d'un hommage vibrant aux œuvres de William Golding (Sa Majesté des Mouches) et J.M. Barrie (Peter Pan), Amer Béton se construit du choc permanent entre références assénées à la massue (Homère, Troie, Cassandre, le Minotaure) et citations subtiles du folklore asiatique, sagesse bouddhiste et omniprésence de l'animisme. Ce choc des cultures donne naissance à un genre presque nouveau : la fable métaphysique et morale. Un genre qui permet de rêver éveillé, de survivre à la misère et à l'âpreté du monde et qui opère cette bascule si délicate entre le regard de l'enfant et celui de l'adulte.

Amer Béton, c'est enfin et surtout une profession de foi, une création on ne peut plus intime. Non pas que Matsumoto-san y livre quelques souvenirs de jeunesse qui nous permettrait de dresser une biographie cachée. Non. A travers l'odyssée de Noiro et Blanko et leur guerre contre Serpent et ses sbires, l'auteur exprime essentiellement une lutte intérieure, celle d'un artiste qui jouerait sa vie et sa santé mentale plutôt que de céder à un art aseptisé. Il refuse aux illusions dévoyées des adultes de prendre l'ascendant sur les rêves des enfants. Circulaire, la narration d'Amer Béton remet la pureté (et la saleté) à l'ordre du jour et laisse se faner les ambitions commerciales de saltimbanques meurtriers sans même un regard en arrière Matsumoto est grand et son trait est parole d'évangile. Suivez la lumière.

Alan Wilson




TEKKONKINKUREET ALL IN ONE © 2007 Taiyou MATSUMOTO / SHOGAKUKAN
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