RENCONTRE AVEC MARTIN SCORSESE & LEONARDO DICAPRIO POUR SHUTTER ISLAND
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Le prisonnier

Après que Clint Eastwood ait adapté son roman Mystic River et Ben Affleck son Gone Baby Gone, c'est au tour de Martin Scorsese de transposer sur grand écran un livre de Dennis Lehane. Pour leur quatrième collaboration, le cinéaste et le comédien Leonardo DiCaprio ont donc choisi d'aller visiter Shutter Island, une île pas forcément paradisiaque mais qui permet au réalisateur de rendre hommage aux films de genre des années 50 et au cinéma paranoïaque des années 70, lorgnant autant du côté des productions Val Lewton que du Shock Corridor de Samuel Fuller. Entre l'exigeant Scorsese et l'éternel Jack de Titanic (qui n'est d'ailleurs plus le roi du Monde depuis quelques semaines), on ressent vite de chaque côté une véritable envie de se surpasser, pour que l'un continue à élargir ses thématiques et l'autre sa palette de jeu. Au final, Shutter Island est un thriller qui saura surprendre le spectateur jusqu'à la dernière minute et se laissera facilement revoir une seconde fois, et même une troisième. Le film prouve donc encore que Scorsese est toujours aussi à l'aise dans l'exercice de l'adaptation tant qu'il peut la nourrir de toutes les influences qui lui ont données envie de passer derrière la caméra et la partager avec sa famille de Cinéma. Conférence de Presse avec le réalisateur et son comédien principal.

 

 

Qu'est-ce qui vous a ammené vers ce roman de Dennis Lehane ?

Martin Scorsese : Pour être honnête, j'ai d'abord lu le script de Laeta Kalogridis et j'ai été touché par le personnage de Teddy Daniels. J'ai aussi été surpris par les différentes couches qui composaient ce personnage et j'ai relu le scénario dans la foulée. Le lendemain, j'ai lu le roman de Dennis Lehane qui m'a permis d'éclaircir certaines zones d'ombres. J'ai alors vite compris que ça allait être un vrai défi que de l'adapter (rires).

Leonardo DiCaprio : Le scénario est une version condensée du livre mais on y retrouve la psychologie du personnage comme ces éléments du thriller, du film noir ou du film d'horreur gothique. Mais le coeur du film est le voyage cathartique et émotionnel de cet homme entre son passé, ses rêves et sa réalité. Sur le tournage, nous nous sommes vite rendus compte avec Marty que le jeu de ce personnage allait être complexe et que certaines scènes seraient très fortes émotionnellement.

 

C'était évident pour vous que vous prolongeriez votre collaboration ensemble sur un quatrième film ?

MS : Oui, car si nous avions exploré certaines limites dans Gangs of New-York, Aviator ou Les Infiltrés, nous savions avec ce scénario et ce personnage que nous pourrions aller encore plus loin mais sans savoir jusqu'où.

 

Au bout de quatre films, qu'est-ce qui vous surprend encore l'un chez l'autre ?

LDC : La nature même de notre collaboration est avant tout une confiance qui s'est installée avec le temps. Nous partageons avec Marty le même goût pour les mêmes films et pour l'Art en général. Aussi, nous savons tous les deux où nous ne voulons pas aller. Nous sommes liés par cet amour du cinéma et par le fait d'être voués à notre Art parce que nous sommes prêts à aller très loin pour le bien d'un film. Mais c'est assez difficile de parler de Marty car ce sont différents éléments qui font de lui ce qu'il est. En tout cas, ce que je préfère, c'est sûrement la pré-production avec lui quand nous parlons du personnage, de son cheminement mais aussi de la structure du film. Pour lui, chaque film est une façon de montrer ses rêves et travailler avec lui, c'est donc comme partager ses rêves.

MS : On nous pose souvent la question mais ça me semble naturel de vouloir travailler avec des gens qui nous donnent en retour et avec qui on partage des centres d'intêret. Pour ça, j'ai été chanceux dans ma vie. Après, j'ai trente ans de plus que Leo, hélas (rires).

 

Quelles influences ont eu des films comme Titicut Follies ou Shock Corridor sur ce Shutter Island ?

MS : Titicut Follies, le documentaire de Frederick Wiseman, a été une vraie référence puisque je l'ai montré à toute l'équipe. D'ailleurs, James Gilligan, qui était consultant sur le film, a fait partie de ce groupe de médecins dans les années 60 qui a tout fait pour changer le nature de ces institutions. J'ai fait beaucoup de recherches là-dessus. Sinon, pour ce qui est de Shock Corridor, c'est un classique magnifique et le fait d'évoquer seulement son nom agissait sur nous comme un mantra.

LDC : Titicut Follies a été une vraie Bible pour nous car nous savions grâce à ce documentaire comment étaient traités les malades à cette époque. Déjà en son temps, quelque chose comme la lobotomie était un sujet controversé mais elle est pratiquée encore aujourd'hui même si ce qu'on sait sur le cerveau est plus précis. A l'époque, c'était une pratique courante et des médecins sillonnaient le pays en bus pour faire des lobotomies à des enfants, par exemple. On peut donc se demander comment seront perçues plus tard par les autres les méthodes qu'on considère aujourd'hui comme humaines. D'une certaine manière, les médicaments lobotomisent aussi les gens. En tout cas, Shutter Island évoque un moment unique dans l'histoire de la psychiatrie.

 

D'où vous est venue cette envie d'évoquer la peur et la paranoïa ?

MS : Je viens d'une famille ouvrière plutôt conservatrice et quand j'étais enfant dans les années 50, la communauté italo-américaine dont je fais partie vivait dans des quartiers dans lesquels il y avait des clochards qui mourraient dans la rue mais qui était aussi le coeur du crime organisé. En plus de ça, c'était la Guerre Froide et nous avions tous les jours peurs d'être tués par la bombe atomique. Cette paranoïa était vraiment palpable et la peur faisait partie de nos vies. Même s'il y avait plein de gens adorables, j'ai vécu dans cette atmosphère pendant vingt, vingt-cinq ans. Nous vivions dans un film noir comme ceux que j'ai pu projeter à l'équipe quand nous préparions le film. Mais c'est aussi ce que nous vivons aujourd'hui car les guerres se ressemblent et l'horreur est toujours là.

 

Le film devait sortir en 2009 mais a été reporté plusieurs fois jusqu'au 24 Février 2010. Pourquoi ?

MS : Je n'ai rien à dire là-dessus, mais vous pouvez demander à la Paramount. On va dire que c'est surtout que le Cinéma est un gros business (sourire).

 

Cette fois, vous ne travaillez pas avec un seul compositeur pour la bande-son mais avec plusieurs dans un registre assez étonnant. Comment s'est fait ce choix ?

MS : Nous avons décidé avec Robbie Robertson, le superviseur de la musique, d'utiliser un traitement nouveau qui ferait de cette bande-originale de la musique moderne symphonique en quelque sorte. Il m'a envoyé des morceaux pendant six ou sept mois et j'en ai choisi certains, parfois même juste des extraits pour créer une sorte de tapisserie musicale en utilisant une quinzaine de compositeurs. Il y a du Ingram Marshall, du Morton Feldman, du Brian Eno ou du Nam June Paik. D'ailleurs, Au début du film, quand on croit entendre les sirènes du bateau, il s'agit en fait du morceau « Fog Tropes » par John Adams. La musique devait ici exister de manière originale.

 

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Christophe "Trent" Berthemin

 

 

 

 

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