HONKY TONK FREEWAY
Etats-Unis, Royaume-Uni - 1981
Image plateforme « Blu-Ray »
Image de « Honky Tonk Freeway »
Genre : Comédie
Réalisateur : John Schlesinger
Image : 1.85 16/9
Son : DTS HD Master Audio Anglais 2.0
Sous-titre : Français
Durée : 107 minutes
Distributeur : Studio Canal
Date de sortie : 29 mai 2019
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
Jaquette de « Honky Tonk Freeway »
portoflio
LE PITCH
La petite ville de Ticlaw, en effervescence à l'idée d'un surcroît de tourisme suite à la mise en chantier d'une autoroute à proximité, se voit au contraire menacée lorsqu'on lui refuse une sortie directe. Dès lors, le maire et ses citoyens les plus téméraires ne cesseront de multiplier les ruses plus ou moins légales pour rabattre vers eux la faune hétéroclite d'automobilistes qui, chacun à son rythme, s'est engagée sur le freeway.
Partagez sur :
la classe américaine

Il est a priori difficile d'accoler le terme « comédie » au nom « John Schlesinger » : venu du mélodrame et du documentaire, ce très grand cinéaste britannique a déjà largement conquis Hollywood via son canonique Macadam Cowboy et sort d'une série de quatre films au contenu volontiers dépressif, voire franchement sous tension, parmi lesquels Sunday Bloody Sunday et son chef d'œuvre Marathon Man ; suite à quoi, au tournant des années 1980, il décide de reprendre un peu d'oxygène en travaillant pour la première fois de sa carrière le registre comique.

Sur le papier, le film semble taillé pour un John Landis : cette histoire de petite bourgade en Floride qui s'organise comme un réseau de résistance afin de détourner les touristes, et des destins d'usagers de la route qui s'entrecroisent jusqu'à se retrouver dans le collimateur des habitants de Ticlaw, est la porte ouverte aux empilements de situations rocambolesques desquels le réalisateur de Hamburger Film Sandwich et des Blues Brothers est coutumier (sauf que ce dernier, la même année, prend lui-même un virage à 180° avec son Loup-Garou de Londres). Le génie du script d'Edward Clinton - acteur de formation dont c'est le seul effort cinématographique - est de se concentrer à la fois sur Ticlaw et sur l'autoroute qui y mène, créant une partition polyrythmique et maniant avec une certaine virtuosité un très grand nombre de personnages (et donc d'enjeux). Le génie du réalisateur sera de ne pas utiliser ces enjeux pour « faire » comédie à tout prix.

D'un matériau qui pourrait facilement lorgner vers le film à sketches décousu, Schlesinger tire une véritable peinture chorale et ambitieuse des États-Unis, à travers les petites banlieues, les aires d'autoroute, les « diners » et les mégapoles les plus célèbres de la côte est, ne taisant ni leur grandeur ni leur décadence, et ne commettant jamais l'erreur de la moquerie facile à l'encontre des personnages qui en représentent les multiples facettes. Chacun d'eux est scruté, en dépit de sa loufoquerie ou de son insipidité manifeste, avec une réelle bienveillance, qu'il s'agisse d'un braqueur de banque prenant la route avec un sac-poubelle plein de billets, d'une jeune nonne tentée par le péché, d'un représentant qui se rêve auteur de contes pour enfants, d'un voleur de voiture qui prend soin de laisser les objets personnels des usagers derrière lui avant ses forfaits, d'une serveuse nymphomane partie disperser les cendres de sa mère sur une plage de Floride, ou d'un convoyeur de rhinocéros qui, songwriter dans l'âme, compose au volant de sa fourgonnette la chanson qui ponctuera les péripéties de ce petit monde fort attachant.

honky tonk reagan


Mais où se place donc le méconnu Honky Tonk Freeway dans une histoire du cinéma qui semble l'avoir abandonné sur le bas-côté de la route ? Concernant son réalisateur, on l'a dit : essai comique artistiquement transformé mais commercialement malheureux, il césure la carrière de Schlesinger avec un « avant » plein de fulgurances qui ont fait date et un « après » bien moins éclatant avec des petites pépites comme Les Envoûtés ou Fenêtre sur Pacifique auxquelles la postérité fait malheureusement défaut. Concernant le reste, on sait à quel point la décennie des eighties a été cruelle avec un certain nombre d'artistes contestataires, broyés par l'émergence de ce qu'on appelle aujourd'hui la pop culture d'un côté, et le rouleau-compresseur reaganien de l'autre. On aurait tort de penser qu'un ancien acteur de cinéma accédant à la présidence fût une bénédiction pour le monde de l'art : dans une Amérique qui se voudra puritaine et corporate jusqu'à la caricature, les Schlesinger n'auront plus droit de cité, qui illustraient dans une petite comédie d'apparence inoffensive tout ce qu'on ne veut plus voir à l'écran - et pire encore : l'illustraient sans prendre la peine de le condamner !

Il y a pourtant bien une cible dans le viseur du cinéaste ; non pas le drogué, la vicieuse, les voleurs, les petits commerçants cupides ou la grand-mère alcoolique, mais le pouvoir politique, judiciaire, économique, oppressants, répressifs, personnifiés par une petite poignée de protagonistes qui se situent hors de toute posture humaine et, exceptionnellement, ne bénéficient pas du traitement plein de tendresse réservé à tous les autres, tels le gouverneur et son sbire l'imbuvable Mr Kirk. Où l'on entrevoit que, sous le vernis onctueux de ce feel good movie, Schlesinger orchestre un ballet doux-amer, truffé de symboles et d'associations de plans qui prophétisent un monde jouissif, bigarré, pittoresque, à hauteur d'humain - le fameux « honky tonk » du titre - s'apprêtant à plonger, à pieds joints et avec enthousiasme, dans le goudron brûlant du « freeway » qui va l'engloutir et le transformer pour ne laisser dans l'air qu'un vague souvenir nostalgique. Nostalgie sur laquelle on aurait logiquement pu voir le film se clore si le réalisateur, ironiquement, ne s'était pas fendu d'un étrange bouquet final, lui qui jusqu'ici s'était totalement privé du recours au burlesque, ne laissant plus vraiment de doute sur le sens profond de son travail.


On ne remerciera jamais assez Jean-Baptiste Thoret et Studio Canal pour cette collection Make My Day ! qui s'étoffe à vive allure, dont la pertinence n'a d'égale que la diversité, et dont le mot d'ordre semble être avant tout la réhabilitation. Qu'il exhume une arlésienne de Mario Bava, des œuvres obscures d'Elio Petri ou Giulio Questi, ou les débuts oubliés mais détonants de Corneau, Blier ou Michael Winner, on en a systématiquement pour son argent et on retrouve ce sentiment grisant de l'archéologue qui, débusquant une relique jusqu'alors inconsidérée, est subjugué par sa beauté et comprend mieux la grande Histoire. Dans cette perspective réjouissante, soyez sûrs que Honky Tonk Freeway ne fera pas exception.

Morgan Iadakan










Partagez sur :
 

Image :
Que demander de plus au format blu-ray, lorsqu'il s'attaque à des films qui ont déjà un certain âge, que d'en respecter la patine, le grain qui détermine en grande partie son atmosphère ? La qualité tout à fait satisfaisante de la copie ne fait montre d'aucun artifice voyant qui nous gâterait le plaisir : nous sommes bien au début des années 1980 dans un beau 35mm qui conserve ici sa définition et ses contrastes. La grande richesse chromatique du film n'en sera pas pour ses frais.

 


Son :
De la bande-son stéréo en DTS HD Master Audio, rien de transcendant ni de dérangeant à signaler. On ne sera pas surpris de son manque relatif de profondeur, mais sans être percutante elle ne dessert absolument pas la complexité du mixage, très chargé mais toujours clair. Pas trace d'une version française, mais faut-il encore s'en plaindre...?

 


Interactivité :
Tradition de la collection, la préface de Jean-Baptiste Thoret sait toujours se montrer éclairante en peu de temps. Par ailleurs, le blu-ray propose un document composé d'une interview promotionnelle d'époque de Schlesinger (pas encore affecté par l'échec commercial à venir, il donne sereinement un peu de grain à moudre concernant l'esprit général du film) et d'un long commentaire du critique Bernard Benoliel qui reprend et approfondit les pistes lancées par Thoret en plus d'en dégager de nouvelles. Une fois n'est pas coutume, on aurait mauvaise grâce à reprocher une analyse purement sociologique du film qui, dans ce cas précis, est parfaitement justifiée. Enfin la sempiternelle bande-annonce, bonus protocolaire qui, néanmoins, a ici le mérite de nous faire entrevoir à quel point Honky Tonk Freeway avait été mal vendu en son temps (comme une bouffonnerie à la John Landis, donc).

Liste des bonus : Préface de Jean-Baptiste Thoret ; Honky Tonk Freeway revu par John Schlesinger et Bernard Benoliel ; Bande-annonce originale

 
Crédits & mentions légales - Publicité - Nous contacter
Copyright Regard Critique 2009-2019