LE PONT DES ESPIONS
Bridge of Spies - Etats-Unis / Allemagne / Inde - 2015
Image de « Le Pont des espions »
Genre : Espionnage
Réalisateur : Steven Spielberg
Musique : Thomas Newman
Durée : 141 minutes
Distributeur : 20th Century Fox
Date de sortie : 2 décembre 2015
Film : note
Jaquette de « Le Pont des espions »
portoflio
LE PITCH
En pleine guerre froide, Donovan, un avocat d’assurances, accepte de défendre un espion soviétique pris en flag’ sur le sol américain. Au même moment, un pilote « yankee » est capturé par les Soviets. Craignant de provoquer un tsunami diplomatique, Russes et Américains décident de procéder, en coulisses, à l’échange des prisonniers. Cet échange se déroulera à Berlin-Est.
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valse bipolaire

Trois ans après Lincoln, Steven Spielberg ausculte de nouveau l'histoire tourmentée de son pays. Mais cette fois, avec humour et légèreté. Sous les artéfacts du film d'espionnage se cache une comédie noire au scénario proche de l'absurde. Une fable géopolitique doublée d'un plaidoyer humaniste à la Capra... qui eut été un sans-faute sans de lourdauds élans patriotiques.

Grosso modo, la carrière de Spielberg évoque une trajectoire à deux niveaux. On trouve d'un côté les manifestes de pur « entertainment » invoquant de gentils (ou méchants) extra-terrestres, un grand requin blanc, des dinosaures, le Capitaine Crochet ou un légendaire archéologue au menton balafré. A savoir des blockbusters générationnels, aux ambitions et aux moyens colossaux, dont le réalisateur a tout bonnement inventé le concept. De l'autre, des œuvres plus profondes et personnelles, radiographiant les pages les plus noires de l'histoire des hommes : la traite des esclaves, la Seconde Guerre mondiale, le nazisme, la Shoah ou le conflit israélo-palestinien. Sauf que voilà, en y regardant d'un peu plus près, le parcours créatif du cinéaste se révèle hautement plus singulier, pointu et sophistiqué. Sorcier du langage cinématographique, Spielberg demeure l'un des maîtres du mélange des genres. Un maître qui a toujours veillé à divertir en réfléchissant. Et inversement.

 

signature visuelle


Thriller d'espionnage au scintillant vernis vintage, Le Pont des Espions retranscrit avec style cet esprit de transversalité. Au premier abord, nous voici face à du cinoche à l'ancienne dans la grande tradition hollywoodienne. Inspirée d'une histoire vraie, la trame apparemment classique s'inscrit dans un contexte de guerre froide opposant le bloc occidental au bloc soviétique. Mais sous le manteau, la réalité est tout autre. Ne serait-ce que dans le choix des héros : un avocat de Brooklyn (Tom Hanks), père de famille ordinaire voué à vivre une aventure extraordinaire, et un énigmatique espion soviétique (Mark Rylance) à la fois bonhomme et poétique. Expert de l'ambivalence, Steven Spielberg convoque puis télescope la petite et la grande histoire avec un sens du cinéma qui fait du bien aux yeux. Epaulé par la photographie en clair-obscur du chef-opérateur polonais Janusz Kaminski, le réalisateur propose une œuvre transfrontalière à la solide ampleur formelle. Grâce à son recours « copyrighté » aux plans panoramiques et une reconstitution d'époque archi-précise (chapeau bas à la costumière et au chef-déco), il nous transbahute des couloirs-fourmilières du métro new-yorkais aux ruelles paranoïaques du Berlin-Est de 1960, d'une audience à la Cour Suprême de Washington à un check-point de no-man's land, tout près d'un tristement célèbre mur jonché de miradors. Certaines séquences portent le sceau virtuose du cinéaste. Notamment celle, absolument vertigineuse, du crash en direct live d'un avion-espion ricain survolant l'URSS. Celle, aussi, d'une fusillade mortelle captée de derrière la vitre d'un métro aérien ou cette transaction d'espions (duel dramatique à la tension exponentielle) orchestrée sur le lieu qui donne son nom au film.

 

double-jeu


Assez proche d'Arrête-moi si tu peux dans le traitement dramaturgique, Le Pont des Espions aborde des sujets sérieux (la guerre froide et ses dommages collatéraux, les affres de la propagande et l'influence des médias de masse) avec une élégance classieuse, une nonchalance distanciée et un sens du tempo quasi-musical. Rappelons que le script est signé des Frères Coen et ça se sent. L'intrigue abonde de confrontations savoureuses entre espions de la CIA, du KGB et de la Stasi. C'est plein de voies sans issue, d'anachronismes bizarroïdes, de quiproquos et de malentendus tragi-comiques. On assiste à une sorte de valse des barbouzes, imprévisible et surréaliste, duplice et suspicieuse. Une gigue à deux temps teintée d'humour noir (les pontes des agences de renseignement, russes comme américains, décident du sort des espions comme s'il s'agissait de vulgaires marchandises) et souvent traitée à la manière d'une fable proche de l'absurde. On pense un peu au cinéma de Jacques Tati. Beaucoup à celui de Frank Capra, via cette hypertrophie du réel et l'exaltation des valeurs humanistes : sorte de James Stewart nouvelle génération, Tom Hanks est le parfait exemple du « juste » tel que Spielberg en a déjà filmé mille fois ; le mec lambda qu'un événement invraisemblable va pousser à se surpasser et côtoyer l'héroïsme. Face à lui, bon nombre de décors et de situations évoquent le conte de fée initiatique : un peu comme s'il évoluait dans une forêt maléfique, Hanks erre sans boussole sur l'angoissant pavé berlinois et rencontre une foule de personnages étranges, tour à tour grotesques et inquiétants, voire les deux en même temps. Quant à sa relation naissante avec l'espion soviétique, elle regorge de bienveillance, d'interrogations, d'admiration mêlée de mystère. L'acteur qui campe la taupe soviétique (le comédien britannique Mark Rylance) y est pour beaucoup. Issu du théâtre, l'homme évoque un clown blanc, un spectre extirpé du cinéma muet. Avec son phrasé si particulier, ses mimiques et ses attitudes toujours déroutantes, Rylance personnalise cette part d'enfance, cette touche de candeur innocente qui constitue l'une des règles de base de la grammaire « spielbergienne ».

Bref, Le Pont des Espions frôlerait presque la perfection s'il n'était pas parsemé, çà et là, de touches patriotiques malvenues. Peut-être est-ce ironique, mais l'on décèle un peu trop de bannière étoilée, certains discours patauds, un manichéisme dont les rouages nous paraissent souvent mécaniques. On retrouve malheureusement ce même raccourci schématique qui, à l'époque, avait terni Il faut sauver le soldat Ryan, malgré sa puissance de frappe stylistique. Aussi génial soit-il, papy Spielberg ne peut s'empêcher de glorifier l'Amérique, seul et unique salut de l'humanité. Et Le Pont des Espions de se clore sous le chaleureux soleil de Brooklyn tandis que Berlin-Est s'enfonce dans les ténèbres.

Gabriel Repettati
















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