LA SOIF DU MAL
Touch of Evil - Etats-Unis - 1958
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Genre : Policier
Réalisateur : Orson Welles
Musique : Henry Mancini
Image : 1.85 16/9
Son : Anglais et français DTS HD Master Audio mono
Sous-titre : Français, anglais…
Durée : 111 minutes
Distributeur : Universal
Date de sortie : 20 novembre 2012
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
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LE PITCH
A Los Robles, ville-frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, un notable meurt dans un attentat. L'enquête qui s'ensuit oppose deux policiers : Vargas, haut fonctionnaire de la police mexicaine, en voyage de noces avec sa jeune épouse américaine, Susan, et Hank Quinlan, peu amène vis-à-vis de ce fringant étranger. Dès lors, le couple est séparé : Vargas part avec les policiers pour les besoins de l'enquête et Susan est entraînée chez Grandi, un caïd local qui la menace. Les pre...
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borderline

En dehors de Citizen Kane, l'immense Orson Welles n'aura connu dans sa carrière de réalisateur que des déconvenues, des confrontations brutales avec une Hollywood grabataire totalement insensible à sa modernité. Pourtant, même remontées, découpées, ses œuvres restent des merveilles. Film maudit par excellence, La Soif du mal accumule les montages, les révisions et les ressorties, mais ne fait à chaque fois qu'affirmer son éblouissante noirceur.

 

 

L'histoire est particulièrement célèbre. Admiratif du travail d'Orson Welles (qui devait simplement faire l'acteur), Charlton Heston réussit à l'imposer à Universal pour adapter le roman noir de Whit Masterson. Welles, pourtant peu adepte des commandes, excelle pourtant à se réapproprier totalement le projet, développant certaines thématiques (le racisme en faisant du héros un mexicain occidentalisé) mais surtout en expérimentant avec fièvre de nouvelles techniques de mise en scène et de découpage narratif. Un angle qui laisse froid les spectateurs des projections tests et surtout les producteurs n'hésitant pas à profiter du départ du réalisateur pour la pré-production de son Don Quichotte (qu'il n'achèvera jamais) pour remonter le film et tourner de nouvelles séquences dans son dos. Le résultat est, selon les acteurs et le cinéaste, calamiteux, les modifications alourdissant le rythme, complexifiant les enjeux et se montrant même ridiculement voyeuristes lors de la séquence la plus violente du long-métrage. Un carnage que Welles tentera de combattre en pondant une note d'une cinquantaine de pages pour améliorer ce nouveau montage, lui redonner une véritable unité tout en gardant en tête les volontés commerciales d'Universal. Rien n'y fera, la société sortira le film en l'état, œuvre malade parsemée de fulgurances magistrales (l'ouverture générique), d'une violence palpable et d'une ambiance crépusculaire à défaut d'offrir un scénario compréhensible.

 

le diable par la queue

 

La vidéo permettra quelques années plus tard de découvrir une version longue, censée calmer les ardeurs des cinéphiles, mais ne proposant en définitive que quelques séquences rallongées, sans forcément sauver l'entreprise. Ce n'est finalement qu'en 1998 que quelques passionnés vont réussir à convaincre le studio d'accepter un remontage intégral du film en se calquant sur les notes d'intentions de Welles. Un travail de titan, et surtout de compromis (certaines bobines sont perdues à jamais) mais qui permet définitivement au long-métrage de retrouver toute sa superbe, son incroyable nervosité et surtout une modernité incroyable. A l'image de la séquence emblématique, évoquée tant de fois dans le cinéma de Brian De Palma (en particulier dans Phantom of the Paradise), qui s'étoffe dans ce nouveau montage d'une dimension jusqu'au-boutiste. L'ouverture, donc, est restée dans toutes les mémoires comme l'un des plans-séquences les plus faramineux du cinéma : trois minutes pendant lesquelles une voiture que l'on sait contenir une bombe dans le coffre va et vient devant l'objectif pendant que le couple star déambule joyeusement dans les rues d'une ville frontière, et tandis qu'une samba enjouée de Henry Mancini et les lettrages génériques ne cessent de faire oublier la menace constante et la terrible fatalité qui va s'abattre. Superbe et excitante, la même séquence est désormais proposée sans carton-titre ni musique originale, la bande son jouant justement sur la multitude de sources sonores (dialogues, émission radio, musique provenant d'un bar, bruit de klaxon) avec une efficacité d'autant démultipliée que le dispositif contamine par la suite, enfin, tous le film.

 

something about them


Car si La Soif du mal est un superbe film noir crépusculaire sur la fin d'une époque (toujours cette étrange notion de western lointain) et d'un mythe (le Capitaine Hank Quinlan passant de héros inaccessible à pourri lessivé), c'est surtout une réflexion esthétique sur le chaos et la perte de repères où les enchaînements d'un montage alternatif, la cohabitation de plusieurs trames et trajectoires, s'amusent finalement à faire perdre pied au spectateur et aux deux hommes de loi qui s'affrontent à l'écran : Mike « Charlton Heston » Vargas et Hank « Orson Welles » Quinlan. Deux acteurs somptueux, incroyables de présence, qui ne sont plus que leurs propres victimes dans un étrange combat de plongées et contre-plongées, de fuites morales filmées caméra à l'épaule (une première dans l'histoire), dont le face-à-face viril va entraîner la chute atroce de la femme de Vargas. Une scène effroyable de viol collectif suggérée avec un sadisme certain, qui laisse à penser que Janet Leigh n'a vraiment pas de chance avec les motels. Au final dans La Soif du mal, c'est comme si le monde ne cessait de s'écrouler au fur et à mesure que Welles le capturait. Le noir et blanc est sublime, le montage hautement innovant, la musique de Mancini aussi endiablée que désespérée, la réalisation forcément jubilatoire, mais en dépit de tout ce dispositif savamment calculé, l'auteur de Citizen Kane et La Splendeur des Amberson semble incapable d'en empêcher le délitement. Pas de sauvetage moral, pas de découverte tardive d'un élan salvateur, le long-métrage s'achève sur un nihilisme attendu. Méconnaissable en vieille gitane ou prostituée diseuse de bonne aventure, Marlene Dietrich lâche en oraison funèbre : « Qu'est-ce que ça peut faire, ce qu'on dit sur les gens ? ». Les monstres du cinéma de Welles sont ce qu'ils sont. Il ne peut que les mettre à nu, encore moins les sauver.

Nathanaël Bouton-Drouard










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Image :
Pas moins de trois montages du film sont proposés ici. Le montage reconstitué sur le premier Blu-ray et les versions cinéma et « longue » sur le second. Chacune a bénéficié d'un travail de restauration et de réétalonnage exceptionnellement pointu. On pourra déceler quelques petites variations venant souvent des sources d'origine (certains plans ou séquences n'étaient pas disponibles dans les mêmes conditions), mais en général les trois sont excessivement proches. Surtout, ils sont techniquement à des années-lumière de ce qui avait pu être proposé jusque là avec des noirs extraordinairement marqués, des argentiques vibrants et un grain de pellicule des plus élégants. Les textures reprennent ici toute leur ampleur (voir les séquences dans le motel) et surtout la précision du piqué et de la compression permet de jouer à nouveau sur les effets de profondeur si chers à Orson Welles. Une révision extrêmement poussée, qui a permis de nettoyer à l'extrême (plus aucune coupe de photogramme et quelques très rares artefacts blancs) un film qui n'avait pas été choyé par les années, et dont on ne voit encore quelques faiblesses que sur de brèves images trop adoucies par les outils numériques.
Reste la question du format de projection. Autrefois présenté en 1.33, mais filmé en 1.85, c'est ce dernier qui est devenu aujourd'hui la norme pour La Soif du mal. Un choix qui fait encore débat chez les spécialistes (Welles n'a jamais précisé sa préférence). Là ou l'anglais Eureka a préféré jouer la sécurité en proposant tout le monde dans les deux moutures, Universal opte plus naturellement pour l'écran large. Au vu de l'amplitude de certains cadrages, difficile de donner tort à l'éditeur..

 

Son :
Pas de surprise pour un film de cet âge, tous les versions (anglaise et française) sont uniquement disponibles dans un très joli mono d'origine, restauré et profitant d'un éclatant mixage DTS-HD Master Audio. L'ensemble est très convaincant, jouant à merveille des nombreuses sonorités qui habitent l'image (voir l'ouverture) tout en déjouant les pièges de la trop grande mise en avant des dialogues. Superbe en version originale, idem en français sur la version cinéma... mais les petits ajouts effectués par quelques nouveaux doubleurs pour les nouveaux plans du montage « définitif » peinent à convaincre. Forcément ce défaut est totalement absent de la version cinéma qui laisse entendre les solides acteurs de doublage de l'époque. La version « longue », elle, n'est disponible qu'en VO..

 


Interactivité :
Pas toujours facile de ressortir en HD de grands classiques du cinéma mondial dont, il faut bien se l'avouer, les nouvelles générations se moquent éperdument (sales gosses !). Encore moins facile lorsque l'éditeur se borne à user encore du même montage Photoshop immonde (censé moderniser l'affiche) pour vendre son superbe digipack 100ème anniversaire, avec joli livret fondu dans la reliure. En gros quand on ne connaît pas, faut être motivé. D'autant plus dommage que le contenu méritait vraiment des atours plus luxueux.
A commencer bien entendu par la présence conjointe des trois montages connus du film, tous proposés dans d'excellentes conditions. A ces derniers s'ajoutent d'ailleurs à chaque fois des commentaires audio permettant à quelques spécialistes de souligner la modernité de la mise en scène de Welles, de révéler quelques anecdotes techniques ou secret de tournage... Mais encore une fois c'est le petit jeu des différences entre les montages qui les excite le plus.
Bien plus accessible et passionnant, le documentaire de Laurent Bouzereau produit pour la chaîne TCM dans les années 2000 revient sous la forme de deux documentaires. « Bringing Evil to life » et « Evil Lost & Found » s'intéresse respectivement au tournage et aux montages du film, mais sont du même tonneau avec une alternance entre les interviews des acteurs (Charlton Heston, Janet Leigh et Dennis Weaver) et quelques spécialistes et/ou fans (dont Peter Bogdanovich et George Lucas) permettant de jouer autant la carte de l'émotion, de la nostalgie, qu'une analyse constante de l'œuvre, du caractère du cinéaste et de ses rapports avec les acteurs ou les producteurs. Parfaitement monté, le programme est irréprochable et tout à fait passionnant.

Liste des bonus : Montage cinéma (95'), Montage pré-cinéma (106'), Livret collector, 4 Commentaires audios, Bringing Evil to life (21'), Evil Lost & Found (18'), Bandes-annonces. 

 
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