ALFRED HITCHCOCK : AUX ORIGINES DU SUSPENSE
The Lodger / Downhill / Le Passé ne meurt pas / L’Homme qui en savait trop / Les 39 Marches - Royaume-Uni - 1927/1935
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Genre : Thriller, Drame
Réalisateur : Alfred Hitchcock
Image : 1.33 4/3
Son : Anglais DTS HD Master Audio Mono ou Anglais et français Dual Mono 2.0
Sous-titre : Français
Durée : 446 minutes
Distributeur : Elephant Films
Date de sortie : 18 novembre 2014
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
Jaquette de « Alfred Hitchcock : Aux Origines du suspense »
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LE PITCH
Alors qu’ils sont en vacances à Saint-Moritz, Bob et Jill Lawrence sont témoins de l’assassinat de Louis Bernard, un espion français. Avant de mourir, il leur annonce qu’un meurtre va être commis à l’Albert Hall. Afin d’empêcher les Lawrence de parler, les assassins enlèvent leur fille. Désemparés, ils doivent mener leur propre enquête…
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Golden Years

A Noël 2012, l'événement cinéphilique était sans aucun doute la sortie du superbe coffret Hitchcock du catalogue Universal. Noël 2014, cela pourrait être la proposition d'Elephant Films avec certes un habillage plus modeste (mais la qualité est presque plus stable) et des métrages pour certains moins célèbres, mais en tout cas tout aussi essentiels et bouillonnants de génie.

Considéré à très juste titre comme l'un des rares authentiques génies du cinéma, autant que l'un des rares maîtres à avoir véritablement lié un contact constant avec le grand public, Alfred Hitchcock est trop souvent résumé à sa période américaine, certes prodigue et jalonnée d'authentique chefs-d'œuvre (Psycho, Vertigo, La Mort aux trousses....), mais non moins réductrice. Lorsque le grand Hitch entame en 1940 le tournage de Rebecca pour David O'Selznick, il affiche déjà une belle carrière de 15 ans dans l'industrie anglaise et plus d'une vingtaine de longs-métrages, dont une moitié de muets. Et pas des moindres, comme le rappelle les cinq long métrages plus ou moins rares disposés dans le coffret Bluray / DVD d'Elephant.

 

Images en force


Jeune auteur, jeune artisan, le jeune Alfred Hitchock n'avait forcément pas toujours l'indépendance qu'il souhaitait, acceptant quelques sujets loin de ses thèmes de prédilection. C'est le cas avec les deux mélodrames Downhill et Le Passé ne meurt pas, chroniques des valeurs anglaises rétrogrades et moralistes de l'époque, où la bonne réputation emprisonne deux jeunes gens (un garçon de bonne famille dans le premier, une épouse délaissée dans le second) injustement mis au banc de la société et dont il décrit la lente descente aux enfers. Sans doute moins fignolés que d'autres de ses films, les deux essais contiennent bien entendu chacun de très beaux moments de mise en scène, voire carrément quelques trouvailles figuratives comme les images récurrentes des escaliers filants vers le bas ou une jeune opératrice de téléphone réagissant aux propos de deux amants qu'elle espionne. On note aussi dans ces films la maitrise réelle des particularismes du cinéma muet, tant certaines scènes, de par leur montage et l'importance des gros plans réussissent à se passer de cartons explicatifs. Des exercices intéressants (en particulier Downhill) mais bien moins fascinant que The Lodger, tourné quelque temps auparavant, et que Hitchcock considère comme son premier « vrai film ». Une adaptation de la nouvelle de Marie Belloc Lowndes (qui connaitra trois autres versions), qui résonne à la fois comme un excellent moyen pour Hitchcock de rebondir sur le M Le Maudit de Fritz Land (collègue qui le fascinera toujours), tout en introduisant progressivement des cadres et des valeurs propres. Un savant suspens distillé avec maestria autour de l'arrivé d'un étrange locataire dans une pension familiale alors qu'un assassin à la Jack l'éventreur sévit dans les rues de Londres. Connu en France sous le titre Les Cheveux d'or (caractéristique des victimes), le métrage est un grand moment d'expérimentation filmique, construisant un suspens implacable uniquement avec la force de sa mise en scène. Rompant souvent le ton lourd de la trame de fond (qui finalement ne sera qu'accessoire) par l'injection d'humour ou de romance, le réalisateur guide le spectateur, joue avec ses attentes, faisant du héros trop efféminé et fébrile le coupable idéal, avant de souligner cette vacuité des apparences par un regard dur porté sur une population rugissante. Entre une introduction qui a tout du Nosferatu de Murnau, et le final happy end manquant légèrement de subtilité à cause d'un remaniement de dernière minute de la part du producteur, Hitch démontre à chaque image un génie déjà bel et bien présent, comme lorsque pour montrer les pas qu'entendent les personnages à l'étage du dessus il fait marcher le locataire sur une plaque de verre filmée d'en dessous, où lorsque les cartons ultra-stylisés font d'ores et déjà échos à ses futurs génériques cultes concoctés avec Soul Bass. Un authentique chef d'œuvre, trop méconnu encore.

 

Images trompeuses


Mais bien entendu c'est avec l'avènement du parlant et son entrée de plein fouet dans le thriller qu'Alfred Hitchcock va connaitre à la fois ses premiers grands succès populaires et ses réussites les plus flagrantes. Une évidence pour L'Homme qui en savait trop, véritable tournant dans la carrière du maitre qui embrasse ici totalement son style et son terrain de jeu de prédilection. Un couple s'y retrouve plongée par mégarde dans un scénario d'espionnage qui les dépasse, leur fille est enlevée et les confine au silence, obligeant le couple à enquêter par eux même. Si le remake qu'Hitchcock tournera vingt ans plus tard aux USA semble mieux peaufiné, plus étoffé, on lui préfèrera cependant cette première mouture, certes plus rugueuse, mais largement plus jubilatoire dans sa construction en grands moments de bravoure successifs. L'ouverture et son orchestration effarante du crime initial, la séquence ultra tendu dans l'office du dentiste, l'assaut spectaculaire de la police sur le bâtiment où se cache les terroristes étrangers (Allemands sans être nommés, ce qui indiquait la grande inquiétude de l'auteur face aux tensions européenne), permettent au réalisateur d'étaler une grammaire aussi ostentatoire qu'excitante faite de travellings modernes, de jeux dans l'espace, de profondeur et de rythme. De l'entertainment, voulu comme tel, mais qui déroule dans son apparats de film noir, une sophistication remarquable que ce soit en transformant une séquence d'action (oui, oui) en bataille de chaise rigolarde dans une église, ou un climax sur-tendu dans un opéra en une leçon de mise en scène du décalage et du contretemps... dont on retrouvera une réappropriation future dans le Phantom of the Paradise de Bian De Palma. Un véritable classique, brillant, qui doit aussi énormément dans sa réussite à la présence du grand Peter Lorre (M Le maudit, tiens tiens...) en méchant de circonstance, mais dont l'interprétation subtile, dénuée de manichéisme, retrouvera une certaine descendance dans le travail de Mads Mikkelsen pour Casino Royale.

 

Images fuyantes


Lorsqu'Hitchcock entame son film suivant, le temps n'est plus à faire ses preuves (les dirigeants de la Gaumont viennent de se faire un joli pactole), et Les 39 marches s'apparente alors non plus à une manière d'imposer ses marques, mais bien à un divertissement qui va les étaler sans vergogne. Doté lui aussi d'un rythme extrêmement soutenu, d'un enchainement impressionnant de péripéties, de courses poursuites et de voltes faces, mais comme dans le futur La Main au collet, la décontraction règne en maitre. Un angle personnalisé à la perfection par Robert Donat (Fantôme à vendre, Au Revoir Mr. Chips !), séducteur malicieux et victime accusée à tord encore une fois d'un crime qu'il n'a pas commis. L'innocent qui doit remonter le fil du récit pour s'en extirper, deviendra rapidement une matrice essentielle du cinéma hitchcockien avec en ligne de mire bien entendu le parfait La Mort au trousses, qui pour le coup s'apparenterait presque à un remake. Plus encore que le dispositif de la mise en scène (tour à tour habile ou éblouissante) c'est ici finalement toute l'amorce de son futur cinéma qui explose à chaque instant, entre le méchant élégant identifié par une caractéristique physique (une phalange manquante), l'omniprésence des regards qui content la « vraie » histoire, et les outils scéniques qu'il réutilisera de mille manière comme la poursuite dans le train, le couteau planté dans le dos, le final théâtral, la jeune femme embraqué de force... jusqu'à un McGuffin resté dans les annales. Cet objet, amorce du scénario et ligne tendue qui semble en diriger l'action, était toujours chez Hitchcock un leurre. Ici se sera un secret industriel caché dans un lieu bel et bien présent dès la première séquence (mais dissimulé) et dont finalement personne n'accordera d'importance réelle lors de la résolution. C'est là que l'on touche du doigt tout ce qui fait le charme et la grandeur de la période anglaise du futur réalisateur de Psychose, des Oiseaux ou de Fenêtre sur cour : une sensation constante d'exultation, de ludique et d'humour flegmatique. Pas étonnant qu'après visionnage de ces 39 Marches on se souvienne moins de la formule abscond qui aurait pu changer la face du monde, que des échanges polissons entre Donat et la superbe Madeleine Carroll (Secret Agent), tout deux menottés, et dont l'intimité forcée résultera dans une remontée de bas et de mains baladeuses aussi sensuelles que comique. Un tour de force déluré qui fera entrer Hitchcock dans la légende du cinéma anglais et attirera définitivement sur lui le regard appuyé des studios américains. La machine était lancée.

Nathanaël Bouton-Drouard


















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Image :
Avec sa collection Cinema Master Class, Elephant est en train de se constituer un catalogue impressionnant de grands classiques, d'autant plus indispensable que le matériel est directement issu du travail des meilleurs éditeurs anglais. C'est bien entendu le cas ici pour les films d'Alfred Hitchcock que la vénérable BFI est en train de réhabiliter progressivement. Des films plus rares que leurs pendants USA et qui donc n'ont pas toujours des sources en très bons états. C'est le cas pour Les 39 Marches (pour le coup un peu amoindri par un abus de DNR) et surtout Le Passé ne meurt pas dont la pellicule souffre de multiples lacérations, de plan granuleux et de cadres souvent instables. Pourtant dans les deux cas l'éditeur fait le maximum avec tout de même un matériel qui est bien meilleur que tout ce que l'on a vu jusqu'ici. Les autres affichent une meilleure forme, L'Homme qui en savait trop se révélant propre et carrément pointu dans les détails et les textures, et Downhill survivant habilement aux traces des années et aux changements d'ambiances. Même si tout n'est pas parfait, le Bluray révèle systématiquement des détails inédits, plus à même de révéler le talent du cinéaste. Mais la plus belle surprise est sans aucun doute The Lodger (pourtant le plus anciens) qui laisse trainer ici et là pas mal de striures, mais qui pourtant impose un piqué et une profondeur proprement hallucinante. Le travail effectué sur les filtres de couleurs (du rouge léger au bleu nuit) resplendit à chaque plan, tout comme le travail sur les ombres ou les cartons aux lettrages stylisés. Magnifique.

 


Son :
La qualité des sources audios dépend forcément de la nature même des films puisque les films muets sont soit totalement sans son (Le Passé ne meurt pas), soit avec des accompagnements réenregistrés ces dernières années. Le mono en DTS HD y est donc franc et clair, inattaquable. Pour les deux métrages parlants, il a fallu en passer par une restauration. Là encore L'Homme qui en savait trop est le grand gagnant avec une bande sobre et joliment gérée, tandis que Les 39 Marches laisse encore entendre quelques passages légèrement étouffés.

 


Interactivité :
Même si l'éditeur fait des efforts considérables sur les sources utilisées pour ces Bluray, il n'en reste pas moins qu'il n'a pas encore l'impact d'un Criterion, et donc pas les mêmes latitudes financières. On regrettera donc forcément que la plupart des suppléments proposés aux USA ne soit pas présents ici. Mais le coffret comprenant les cinq boitiers Bluray / DVD propose tout de même quelques bonus pertinents, à commencer bien entendu par les indispensables présentations de Monsieur Jean-Pierre Dionnet. Toujours aussi passionnant, le créateur de Cinéma de Quartier (aaaah la bonne époque) retrace les origines des films, dépeint les débuts du maître et surprend encore et toujours par la richesse de ses anecdotes sur la destinée des acteurs ou des techniciens (dont un fut agent secret russe !). Truculent. Dommage qu'un exercice de cet acabit n'ait pas été réenregistré pour le disque de Les 39 Marches sorti indépendamment deux ans plus tôt.
Enfin, donnant son nom au coffret, les trois films muets du coffret sont accompagné d'un même documentaire, Hitchcock : Aux origines du suspens, qui creuse en un peu moins de trente minutes la période anglaise du cinéaste, de ses débuts comme assistant au statut local de légende du cinéma à suspens qui lui ouvrira les portes du grand Hollywood. Un segment classique mais bien produit, qui donne envie qu'Elephant nous concocte sous peu une nouvelle sortie du même acabit.

Liste des bonus : Présentations des films par Jean-Pierre Dionnet, Documentaire « Hitchcock : aux origines du suspense » (90').

 
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